"La ménagerie de papier" - Ken Liu

La ménagerie de papier - Ken Liu
"La ménagerie de papier" est un recueil de nouvelles vraiment excellent qui traverse autant la science-fiction, le fantastique que la fantasy. Ken Liu est un grand auteur en devenir !  

Mon avis sur "La ménagerie de papier" (en bref)


Avec ce recueil, les éditions du Bélial nous font découvrir un bel ensemble de texte de Ken Liu. Certes une partie a déjà été publiée dans Fiction, Bifrost ou Galaxie NS, mais la majeure partie est inédite. Et puis surtout, "La ménagerie de papier" nous fait découvrir en français un des nouveaux grands noms de la SF, du moins un auteur montant.

Porteur des prix Nebula, Hugo et Fantasy Award, on peut espérer de Ken Liu quelque chose de bon. Est-ce justifier ? Je le pense car les écrits de Ken Liu sont à la fois des textes riches en contenu, en messages allégoriques, qu'en histoires sensibles, touchantes et agréables à lire. Souvent nostalgiques ("Trajectoire", "Renaissance", "La ménagerie de papier", etc.), ses textes abordent de nombreuses thématiques, parfois même avec humour ("Golem au GMS") et ironie ("La peste", "Emily vous réponds").

Chinois d'origine ayant grandi aux USA, la thématique de la rencontre de l'autre est fortement présente chez Ken Liu ("Le peuple de Pélé", "Renaissance", "La ménagerie de papier", "La forme de pensée", etc). Mais il y a aussi une certaine prégnance de l'amour, filial ou marital ("Le journal intime", "La ménagerie de papier", "L'oracle", "Mono no aware" etc.) , dans ses textes.

Par ailleurs, Ken Liu pousse  également le lecteur à réfléchir sur son quotidien, sa relation aux autres bien sur, mais aussi l'impact du développement des nouvelles technologies et de la science sur notre société ("Trajectoire", "Faits pour être ensemble", "Emily vous réponds", "L'oracle", "Les  vagues", etc.), de l'effet néfaste que toute chose peut apporter. Logique taoïste qui veut que chaque bonne chose soit équilibrée par son pendant négatif. Et puis il y a aussi les questions sur le libre arbitre ("Les algorithme de l'amour") ou la croyance en dieu ("L'erreur d'un seul bit"). Et ces questions sur la permanence et la malléabilité des souvenirs ("Emily vous réponds", "Renaissance").

Bien sur, il y a des textes moins bons, moins marquants, voir anecdotiques ("Avant et après", "Le livre chez diverses espèces", "Le journal intime"), mais il y a surtout tous ces bons et très bons : "Renaissance", "Le golem au GMS", "La peste", "L'erreur d'un seul bit", "La plaideuse", "Le peuple de  Pélé", "Mono no aware", "La plaideuse", "Les algorithmes de l'amour", "Faits pour être ensemble" et "La forme de pensée".
Par ailleurs, ce recueil contient quelques perles rares, d'une subtilité touchante et intelligente qui mérite tout l'intérêt de ce livre : "La ménagerie de papier" et pas loin derrière "Trajectoire".

Bref, la littérature de Ken Liu est vraiment riche et variée, tant dans les genres que les thématiques. L'auteur offre de cette manière ce que j'aime dans la SFFF : des beaux textes, sensibles, bien écrits et possédant un fond intéressant qui amène la réflexion. Ken Liu touche autant à l'humain qu'à la société et ceci que ce soit au travers de textes grave, mélancoliques, ou bien de manière humoristique. Avec Ken Liu, on tient là un excellent auteur qui pense autant à l'histoire qu'il a à raconter qu'au message qu'il veut véhiculer.

Les nouvelles de "La ménagerie de papier"


Ce recueil publié par Le Bélial contient 19 textes de Ken Liu, le tout sur 448 pages (au format papier). Bref, de quoi s'en mettre plein les yeux en découvrant l'auteur sino-américain dans ses multiples facettes. 

Le recueil, après un court avant-propos de l'auteur, débute avec "Renaissance". Les Tawins, race extraterrestre, ont débarqué sur Terre. Paternaliste et plein de bonne conscience, ceux-ci imposent une dictature douce aux hommes : à ceux qui ont commis un crime, on efface leur mémoire afin qu'il puisse Renaître neuf pour démarrer une nouvelle vie en pleine innocence, en pleine rédemption. La mémoire est-elle si facilement effaçable ? Est-elle réellement sûre d'ailleurs ?  De plus si certains arrivent même à aimer ces Tawins, même à se marier avec eux malgré la différence, d'autres voient cela comme une invasion et lutte par le terrorisme. Une belle entrée en matière pour cet ouvrage, et même si les thématiques sont déjà connues et vues ailleurs, le ton reste très juste lui.

"Avant et après" fait dans le texte très court quoi qu'un poil alambiqué... d'une seul phrase en deux pages. Néanmoins bien écrit car cela coule comme une longue pensée où l'on n'a pas besoin de respirer, celle d'une pensée qui bascule de l'avant, un état de paix, à l'après, un état de guerre.

Dans "Les algorithmes de l'amour", la narratrice est créatrice de poupées androïdes. A pousser le réalisme au plus près de l'homme, à créer des algorithmes qui préparent les poupées à se rapprocher de l'humanité, elle en vient à se poser des questions sur l'homme. Sommes-nous libre de nos choix ou suivons-nous bêtement chacun des schémas quotidiens qui font de nous des robots, des êtres qui vivraient selon des algorithmes définis. A trop y réfléchir, on peut sombrer dans la folie. Troublant de vérité.

"Nova verba, mundus novus" nous emmène dans un récit que l'on pourra qualifié de fantasy. Arrivé au bout du monde, le bateau, ou plutôt l'aérostat s'en va découvrir ce qui soutient le monde pour s'en revenir changé. Le langage modifié, la perception du monde l'est également. Court texte dont le final m'a laissé sur le côté. Un texte anecdotique selon moi.

"Faits pour être ensemble" est un récit que l'on dira anticipatif. Imaginons notre future proche, Tilly est une intelligence artificielle qui suit et connaît tout ce que l'on fait. Elle analyse vos humeurs sur les réseaux sociaux, identifie vos désirs et réponds au mieux à ceux-ci, que ces besoins soient matériels ou amoureux. Bref, Tilly sait tout de vous. Bref, Tilly sait tout de vous et mieux que Facebook. Créée par Centillion (Google peut aller se ranger), on peut avoir toute confiance en cette firme et son produit. D'ailleurs ne veut-elle pas que le bien des gens et tout améliorer pour eux ? Mais un jour, notre narrateur rencontre une réfractaire à Tilly et commence à questionner le système. Est-il si bon ? Est-il si mauvais ? Faut-il le combattre ? Ou s'adapter ? Ken Liu pose les questions, fait réfléchir au travers d'une SF comme je l'aime car la fiction est un des meilleurs moyens pour penser son temps.

"Emily vous réponds" est une histoire de courrier du cœur où la lectrice aimerait savoir si on lui conseille de se faire effacer le souvenir douloureux d'une relation d'amour. Un texte humain où la chute fait sourire. Un texte court et très sympathique.

"Trajectoire" est LE texte qui m'a fait découvrir Ken Liu dans Fiction n°18. Un excellent texte où l'on y conte la trajectoire d'une jeune femme qui, voulant devenir libre se retrouve enceinte, abandonne son enfant pour vivre sa vie et lui offrir un meilleur avenir. Devenue une excellente artiste en plastination des corps, elle finira par devenir la première immortelle. Un texte subtile car on y croise tout l'humanité d'une vie, la fragilité d'une personne et les fêlures laissées par ses choix. On y voit aussi l'impact de la science sur une vie mais aussi sur une société à partir du moment où elle permet l'immortalité. Et l'impact social que cela apporte. Un texte à la fois sensible et nostalgique qui amène la réflexion sur l'avancée de la science sans conscience. Excellent, même en deuxième lecture.

"Le golem au GMS" est plus amusant et irrévérencieux tout en mélangeant le mythe au space opera. Plein d'ironie et de dialogues truculents, ce texte nous conte l'histoire de Rebecca, une jeune fille 10 ans avec qui dieux a décidé d'entrer en contact. Le vaisseau dans lequel elle se trouve grouille de rat et ceux-ci pourraient apporter de nouvelles maladies dans la colonie de Nouvelle-Haïfa. Alors dieu lui ordonne de créé un golem pour lutter contre les nuisibles. Mais allez trouver de la boue dans un vaisseau spatial... Amusant et rythmé, ce texte tranche avec le précédent tout en ne manquant pas de piquant. 

"La peste" est une courte nouvelle post-apocalyptique. Les uns vivent sous un dôme, les autres vivent à l'extérieur, en symbiose obligée avec les nano-machines qui les parasitent. Les premiers sont les résidus d'une humanité ayant eu les moyens de se protéger mais qui stagnent aujourd'hui sous dôme. Les autres sont le résultats d'une adaptation avec un nouvel environnement et qui profitent d'un espace bien plus large que celui des premiers. Un texte dont la chute est finalement amusante.

"L'erreur d'un seul bit" conte la relation entre un informaticien rationnel et sa femme croyante ayant eu une révélation mystique. On y réfléchit sur la croyance en dieu ou de l'impact d'un proton qui improbablement croiserait une femme et modifierait sa perception du monde. Ne croit-on en dieu que par une modification physique de notre biochimie interne ? Trop facile même si amusant comme idée. Il manque quelque chose dans ce texte, plus dans sa forme que son contenu.

"La ménagerie de papier" est LE meilleur texte de ce livre. Celui qui a reçu et mérite ses prix : le Hugo, le Nebula et le World Fantasy. Il est LE meilleur texte simplement parce que ce texte est beau, touchant, émouvant, sensible et plein de nostalgie. Ken Liu y conte la vie d'un jeune sino-américain issu d'un mariage entre un américain et une jeune paysanne asiatique achetée "sur catalogue". En grandissant, notre jeune garçon rejette sa mère, ses racines et cette culture asiatique afin de mieux s'intégrer dans ce pays qui l'a vu naître. Arrivé à l'âge adulte, il redécouvre les origamis magiques de sa mère et se replonge avec nostalgie dans son passé pour finir par y trouver une nouvelle compréhension de son histoire et finalement de lui-même. Plusieurs thématiques traverses cette nouvelle pleine de nostalgie : la relation enfant/parent, l'intégration dans une culture, la compréhension de l'autre, la négation d'un passé et enfin sa reconnaissance, etc. Une nouvelle très riche, très touchante, très juste aussi qui tient son fonds imaginaire sur un petit artifice fantastique : ces origamis magiques. Encore une fois, Ken Liu montre avec justesse que les littératures de l'imaginaire sont un excellent vecteur pour parler de tout un chacun et de ces relations aux autres qui nous construisent.

"Le Livre chez diverses espèces" nous invite au travers d'une petite balade spatiale à rencontrer le livre dans différentes espèces extraterrestres. Un texte décalé et plein d'imagination.

"Le journal intime" est encore un texte imprégné d'une certaine distance. Une femme tombe sur le journal intime de son mari mais en voulant le lire, le texte se dérobe sous ses yeux. Allégorie ? Plus elle découvre les pensées et les non-dits de son mari, plus elle tente de les effacer ? Déni psychotique face à la non-communication dans un vieux couple où la routine a effacé l'amour.

"L'oracle" pourrait être un récit de P.K. Dick. Dans notre futur, l'Oracle est une machine qui permet de connaître son futur. Elle offre ainsi un grand service à la population en découvrant les futurs assassins que la société s'empresse ensuite de parquer dans des communautés isolées. Penn est l'un d'entre eux et Monica une bénévole qui souhaite l'aider. Mais l'amour peut-il naître entre eux ? Seulement à une condition : pour vivre le présent, il faut oublier le futur.

"La plaideuse" est un texte fantasy ou que l'on qualifiera plutôt de policier historique. On est dans un pays de type chinois médiéval, le Dawul coincé entre la Chine et la Corée. Su-Wei Far devenue plaideuse va devoir défendre son premier cas, elle enquêtera donc avec zèle sur la mort d'un négociant. Ce faisant, elle fera face aux enjeux locaux de commerce et de pouvoir. Un petit texte d'enquête assez sympa en fait.

"Le peuple de Pélé" nous fait voyager dans l'espace vers la colonisation d'un nouveau monde. En décalage spatio-temporel avec la Terre, l'équipage prend de la distance et du recule face aux tensions politiques de la terre. Une nouvelle vie commence pour eux ainsi que la découverte d'une nouvelle altérité : un autre bien différent de ce que l'homme pensait pouvoir découvrir.

"Mono no aware" nous raconte la fin de notre monde et la fuite de quelques êtres humains devenu migrants extra-planétaire pour survivre. Notre narrateur, en parallèle à son histoire présente, raconte son passé, celui où son père lui a appris la "sensibilité de l'éphémère" (mono no aware) et pourquoi le peuple  japonais à appris à accepter l'inéluctabilité des choses. Dans ce vaisseau, les réfugiés ayant survécus à la fin du monde font face à une nouvelle crise technique mettant en péril leur vie; Notre narratrice, comme son père et son peuple, est prêt à se sacrifier pour la survie de ses amis. Un beau texte encore une fois, sensible, nostalgique et touchant sur l'amour filial et le sens du sacrifice au bénéfice de l'autre.

"La forme de pensée" nous amène sur une autre planète. Les colons du Rapa Nui y rencontre une forme extraterrestre déjà présente : les Kalathanis. Ellen est linguiste et tente la communication avec eux. Son mari est le responsable de la sécurité et donc très  méfiant (la paranoïa sécuritaire). De son côté, leur fille Sarah s'est liée d'amitié avec Tunloji, un jeune Kalathanis. Mais quand la communication est difficile entre deux civilisations, les incompréhensions mènent à des interprétations parfois dangereuses. La solution se trouve peut-être dans l'interculturalité de la nouvelle génération ? Encore un très beau texte sur la rencontre de l'autre, la découverte et la compréhension de la différence.

Avec "Les vagues", on repart dans l'espace et le thème de l'immortalité. Dans un vaisseau en voyage vers une nouvelle destination, l'équipage apprend le secret de l'immortalité découvert sur Terre. Celui-ci est facilement applicable mais dans un espace clos aux ressources limitées on ne peut l'appliquer à tous et continuer à multiplier sa population. A nouveau, un texte empreint d'une certaine nostalgie.

A propos de Ken Liu

Ken Liu est un auteur américain né en Chine en 1976. Personnage à multiple facette il est juriste, programmeur, traducteur et écrivain. Ses récits parcourent les différents genres de l'imaginaire avec intelligence et sensibilité, passant de la science-fiction au fantastique ainsi que la fantasy. Ses textes lui ont valu quelques prix littéraires comme le Hugo, le Nebula et le World Fantasy.

Ailleurs

Les avis de mes collègues jurés du Prix Planète SF : Anudar, Lhisbei, Gromovar, Lune, Tiger Lilly, Xapur.
"La ménagerie de papier" - Ken Liu "La ménagerie de papier" - Ken Liu Reviewed by Julien le Naufragé on vendredi, septembre 25, 2015 Rating: 5

2 commentaires:

  1. Un excellent recueil, plein d'idées et d'émotions, c'est vraiment de la SF comme je l'aime !

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  2. J'attends de voir la suite maintenant. Une excellent départ, avec du contenu et du style.

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